Interviewé sur I-Télé le mardi 26 mai, mon ministre Xavier Darcos a présenté son projet de "lutte contre l'introduction d'armes dans les établissements" :
-fouille "systématique" des sacs par les personnels, en l'occurrence les "chefs d'établissement et les CPE" (prière d'imaginer l'application de cette mesure au lycée de l'Essouriau, 1600 élèves,
3 CPE et une proviseure...)
-installation de portiques de détection métallique ("pas de façon systématique", a précisé mon ministre, alors que j'étais en train de me demander s'il valait mieux mettre le portique devant le
bâtiment A, ou B, ou C, ou D, ou E, ou devant le gymnase)
-création d'une brigade mobile d'agents assermentés à la disposition des recteurs (prière d'imaginer l'intervention de cette brigade au lycée, par exemple dans le bâtiment B, ou dans les
ateliers...).
Le journaliste (Laurent Bazin) laissant timidement supposer qu'il y avait peut-être, éventuellement, et le cas échéant, une contradiction entre le coût de ces mesures et la suppression des postes
de professeurs, mon ministre a répondu qu'on "ne pouvait faire croire à personne que c'était la présence de quelques adultes en plus ou en moins dans un établissement" qui y changerait quelque
chose.
A ce moment, j'ai crié à ma télé que la présence d'une assistance sociale et d'une deuxième infirmière dans un lycée de 1600 élèves aux Ulis, qui a déjà perdu 5 postes de professeurs l'année
dernière, et qui en perdra 6 cette année, me paraissait un projet plus
raisonnable. Mais, bizarrement, ni la télé ni mon ministre ne m'ont entendu.
Pour justifier ces idées, mon ministre a parlé de "toutes les armes", "tous les couteaux" qui rentraient dans les écoles, en prenant deux fois l'exemple du sac d'un élève de l'Académie de Limoges
dans lequel on a trouvé sept couteaux. Par déformation professionnelle de prof de français, j'ai à peine le temps de relever les hyperboles et les anaphores dans le discours de mon ministre que
son deuxième argument me surprend puis m'assomme : "il y a des sondages" à paraître le lendemain "qui vont tout à fait dans le sens de mes propositions." Cet argument me surprend parce que
je sais comment est réalisé un sondage : le client rédige lui-même le questionnaire qu'il confie à un institut de sondages, lequel engage des enquêteurs téléphoniques vacataires payés au nombre
de questionnaires passés, encadrés par un responsable lui-même vacataire qui surveille vaguement les quotas fixés par le client, avant de confier le résultat au chargé d'enquête (issu le
plus souvent d'une école de commerce) chargé d'interpréter l'ensemble. Donc, mon ministre se sent conforté par l'avis de 1047 adultes auxquels on a posé on ne sait quelles questions,
auxquelles on leur a demandé de répondre parce que 20% d'entre eux habitaient à Paris, 18% dans des communes de moins de 5000 habitants, 33% parce qu'il étaient célibataires, 17% parce qu'ils
avaient entre 50 et 55 ans, 7% parce qu'ils votaient au centre, et 100% parce qu'il avaient 20 mn de temps libre à passer au téléphone (bon, on peut regarder la télé en même temps). Cet argument
m'assomme parce que le ton de satisfaction que mon ministre a eu en annonçant ces sondages favorables, lui qui a enseigné le français et contribué à un manuel sur les Lumières, me le fait
apparaître un instant comme un être déraisonnable, tendant à la démagogie, vaguement vaniteux, bref, pour tout dire, un
pénible.
Heureusement, mon ministre dit ensuite qu'il "met ces idées sur la table", et qu'il faudra et réfléchir. Je me demande vaguement ce que signifie "mettre des idées sur la table", lorsque je me
souviens avoir déjà entendu mon président employer plusieurs fois l'expression, certainement plus pour la connotation virile qu'il lui suppose que par goût du mot juste. Mais je suis plus inquiet
d'une méthode de gouvernement qui consiste à mettre "des idées sur la table" avant d'y réfléchir ; j'y vois au mieux un manque de travail, au pire une volonté de manipulation.
Xavier Darcos appelle systématiquement le corps professoral "mes professeurs". C'est donc mon ministre. Personnellement, j'ai un peu de mal à supporter cette forme déterminative de la possession.
On pourrait l'interpréter comme une marque de gratitude, vaguement affective (comme on dit "mon chien", "ma poule", "ma carte de crédit"). Mais je préférerais qu'entre mon ministre et moi, il y
ait plutôt une affinité de compétences.
Pour lire le résultat du sondage, qui, selon
Le Parisien, prouve que mon ministre "ne s'est pas trompé, sur l'état d'esprit des Français", c'est ici :
64% des Français favorables à la fouille/Le Parisien.fr.
Pour lire deux articles de tous les goûts sur la brillante idée de mon ministre de l'Education, c'est par ici :
Le Figaro.fr ou par ici :
Le Monde.fr
Si vous êtes un peu fatigué et que vous avez du mal à imaginer ce que pourrait être l'intervention d'une brigade mobile dans votre classe, vous pouvez cliquer ici :
témoignage d'un professeur, 18 novembre 2008.